Femmes et argent, encore du chemin à parcourir.
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Femmes et argent, encore du chemin à parcourir.

Les femmes n'ont jamais été aussi présentes dans le monde du travail et aux postes de chef d'entreprise, et elles sont plus indépendantes que jamais sur le plan financier. En Suisse, aux États-Unis et en Lettonie, elles constituent la principale source de revenus du ménage dans 20%, 40% et 50% des cas respectivement. Et les femmes n'ont pas encore dit leur dernier mot. Le secteur de la finance est-il prêt à répondre à leurs besoins? 

  • «Les cartes de crédit sont-elles distribuées aux femmes comme aux hommes?
  • Naturellement.
  • Mais j'imagine que le crédit alloué aux femmes est moins important que le vôtre étant donné qu'elles doivent souvent mettre de côté leur travail pour s'occuper de leur famille.
  • Moins important!, s'écria le Dr Leete, certainement pas! Nous ne faisons aucune distinction.»

Ce dialogue entre un personnage du XIXe siècle ayant fait un bond dans le temps et le Dr Leete, un homme du XXIe siècle, est tiré du livre «Cent ans après ou l'An 2000» d'Edward Bellamy, rédigé il y a 128 ans. À l'époque, le fait que les femmes puissent accéder à des services financiers et être l'égale de l'homme était tout aussi insolite que le terme «carte de crédit», inventé d'ailleurs par Bellamy. Nous sommes désormais en 2015, soit 15 ans après le voyage spatiotemporel conté par l'auteur, et les cartes de crédit n'ont plus rien de surréaliste. Mais que peut offrir le secteur financier aux femmes d'aujourd'hui? Avons-nous dépassé les anticipations de Bellamy ou posséder une carte de crédit est-il ce que les femmes peuvent espérer de mieux?

Femmes et argent: une relation qui se renforce

C'est un fait, les femmes n'ont jamais été aussi présentes dans le monde du travail et aux postes de chef d'entreprise, et elles sont plus indépendantes que jamais sur le plan financier. Elles sont plus nombreuses à prendre des décisions concernant la gestion du budget familial et de la maison. En outre, les évolutions démographiques font qu'il y aura davantage de femmes amenées à vivre seules à un moment ou un autre de leur existence, de femmes divorcées ou de veuves. Pour Amlan Roy, responsable de Global Demographics Research au Credit Suisse, cela implique le besoin de créer des produits et des solutions destinés aux femmes. Selon lui, «les cerveaux, les psychologies et les prises de décision des hommes et des femmes sont différents. De nombreux secteurs prennent en compte ces aspects et développent des solutions pensées pour les femmes».

D'après le rapport du BMO Groupe financier, publié cette année, les femmes contrôlent 51% de la richesse personnelle aux États-Unis. Elles sont par ailleurs la principale source de revenus du ménage dans 40% des foyers américains bien qu'elles soient moins bien rémunérées puisqu'elles ne touchent que 78 centimes pour chaque dollar gagné par un homme. Le taux de femmes qui sont soutiens de famille est également à la hausse sur le Vieux Continent. Selon le British Institute for Public Policy Research (Institut britannique de recherche pour les politiques publiques), les femmes sont en moyenne 32% en Europe à subvenir aux besoins du foyer. La Lettonie devance ses homologues avec un score de parité parfaite de 50/50 tandis que la Suisse ferme la marche avec une moyenne de 20%. Les pertes d'emploi et les baisses de salaires qui ont suivi la crise financière ainsi que l'augmentation du nombre de mères célibataires expliquent cette tendance à la hausse aux États-Unis comme en Europe.

Évolution du taux de mères soutiens de famille dans des pays européens sélectionnés, 2004-2013

Évolution du taux de mères soutiens de famille dans des pays européens sélectionnés, 2004-2013

Source: British Institute for Public Policy Research

Le nivellement s'opère aussi doucement parmi les groupes les plus fortunés. Si seuls 10% de femmes figurent dans la liste des milliardaires établie par Forbes, ce taux augmente de façon régulière. On comptait 138 femmes en 2013. Un an plus tard, elles étaient 172 – soit une hausse de 30% – et on dénombre 197 femmes milliardaires dans la liste publiée cette année, un record.

Un nouveau type de clientèle

Le secteur comprend-il les besoins de ces nouveaux clients potentiels? De nombreuses femmes, souvent chargées des finances du ménage au quotidien, ne se sentent pas suffisamment sûres d'elles pour mener une planification à long terme. Publiée cette année par Fidelity Investments, l'étude «Money FIT Woman Study» sur le rapport des femmes avec l'argent indique que si 72% des personnes interrogées se sentent capables de gérer le budget familial, elles ne sont que 37% à se sentir en mesure de planifier leur retraite et 27% à s'estimer capables de choisir le bon investissement financier. Comment expliquer ce phénomène? Les réponses se recoupent puisque la majorité des femmes interrogées évoquent le manque de connaissances. Or, le secteur financier, lui, possède ces connaissances. Tant que les deux parties pourront échanger, l'une comme l'autre devrait s'y retrouver.

Qu'est-ce qui vous motiverait à vous intéresser davantage à vos finances dans les 12 prochains mois?

Source: Credit Suisse, Fidelity Investments, étude «Money FIT Woman Study»

La solution semble donc toute trouvée. Mais le nœud du problème est d'arriver à une communication efficace. Les femmes ont souligné, dans différents sondages, l'importance d'accéder à un message clair et informatif. Mike O'Sullivan, Chief Investment Officer UK & EEMEA au Credit Suisse, pense qu'opter pour une nouvelle forme de communication sera également profitable aux hommes. «Le jargon rebute les femmes. Elles expriment ouvertement leur besoin de transparence et de clarté. Si le secteur appliquait ces standards, les hommes aussi en sortiraient gagnants. Le monde de la finance est amené à faire face à un nouveau type de clientèle et il doit se préparer en conséquence. Toutefois, il ne s'agit pas simplement de s'adresser à des femmes plutôt qu'à des hommes: il s'agit de modifier une façon de penser typiquement masculine. Cela peut être compliqué, et l'aspect culturel est indéniable.»

Qu'attendez-vous en priorité de votre conseiller financier «idéal»?

Source: Credit Suisse, LPL Financial, Women and Finance white Paper (Livre blanc sur les femmes et la finance)

Lana Lewin, Managing Director d'Asset Management US au Credit Suisse, explique que mettre en place la diversité de genre au sein du personnel offre plusieurs avantages et pourrait être un plus pour gagner la confiance de ces nouveaux clients: «Les gens ont besoin de pouvoir s'identifier. Les banques doivent réaliser qu'ils veulent avoir affaire à des personnes qui leur ressemblent. La diversité est une source d'enrichissement, et si cette diversité existe au sein de la banque, elle se retrouvera dans le groupe de clientèle».

Le secteur est-il prêt?

Amlan Roy reconnaît que si une certaine forme de parité semble avoir été obtenue aux premiers échelons dans les pays développés, le sexisme est bel et bien présent aux niveaux les plus élevés du secteur financier. Selon lui, l'inégalité entre les sexes est un mal qui touche plus particulièrement l'industrie des services financiers. Il estime également que le sujet est plus largement et ouvertement évoqué de nos jours et que des mesures sont prises pour combattre ce phénomène dans le monde du travail via la protection contre le licenciement, la protection lors des congés maternité ou le soutien aux femmes combinant travail et vie de famille.

Malgré ces efforts, les statistiques relatives à la gestion de fonds à travers le monde sont plutôt décourageantes. Dans les pays européens (les données collectées par Fondsfrauen, un réseau pour les femmes gestionnaires de portefeuille, concernent le Royaume-Uni, l'Allemagne et l'Autriche) le taux de femmes gestionnaires de fonds est inférieur ou égal à 10%. C'est toujours mieux qu'aux États-Unis où il n'est que de 2%! Alors que le nombre de femmes susceptibles d'avoir besoin de conseils en matière d'investissement est en constante augmentation, ces dernières sont largement sous représentées dans les institutions censées les aider. Anja Hochberg, Chief Investment Officer Europe & Switzerland au Credit Suisse, a pris ce problème à bras le corps et elle joue un rôle actif auprès de Fondsfrauen. Quand on lui demande comment expliquer la situation actuelle, Anja Hochberg affirme qu'il est absolument nécessaire de trouver une réponse à cette question. C'est d'ailleurs pour cela que Fondsfrauen s'implique considérablement dans la recherche afin de comprendre ce qui empêche les femmes de faire carrière dans le secteur de la gestion de fonds. Si le tableau est plutôt sombre, Lana Lewin reste malgré tout optimiste: «Les statistiques devraient avoir évolué dans dix ans. Je m'attends à voir plus de femmes occuper des postes importants dans le secteur et mettre en place un environnement différent, bien plus égalitaire, qui laissera plus de place à l'ascension professionnelle».