A quand l'éradication de la faim dans le monde?

Ertharin Cousin a de grandes ambitions: la directrice exécutive du Programme alimentaire mondial des Nations Unies veut vaincre la faim. Quand? Très bientôt.

Le magazine américain «Forbes» l'a déjà classée deux fois parmi les femmes les plus puissantes du monde. L'an dernier, elle a figuré dans le palmarès du «Time» des personnalités les plus influentes. Pourtant, Ertharin Cousin est peu connue du public. La directrice de la plus grande organisation humanitaire mondiale accorde peu d'importance à sa cote médiatique.

En revanche, elle se montre ferme et décidée à l'égard des donateurs. En février dernier, à Bruxelles, elle a mis en garde le Conseil de l'Europe contre le manque de flexibilité dans l'utilisation des fonds du Programme alimentaire mondial (PAM). Bien qu'il n'ait pas fait les gros titres, son discours est pourtant essentiel à la réussite du PAM, financé par des Etats, des entreprises et des fonds privés. Le PAM doit récolter des dons, et Ertharin Cousin excelle dans ce domaine. «Heureusement, je suis très convaincante. Mes interlocuteurs se rendent rapidement compte que je maîtrise mon sujet et la plupart me font confiance», explique-t-elle. Sans ce trait de caractère, elle ne pourrait pas exercer son métier. «Si nous ne pouvons pas nous imposer face à de telles personnes, comment pouvons-nous alors nous faire la voix des plus démunis?», ajoute-t-elle.

L'argent n'est pas le problème

En tant que directrice du PAM, c'est rarement l'argent qui pose problème à Ertharin Cousin. En 2014, le PAM a enregistré un volume de dons record de plus de 5,5 milliards de dollars. Ce sont plutôt les conditions afférentes à 95% des dons qui sont problématiques: les donateurs soutenant les victimes de la sécheresse en Afrique subsaharienne souhaitent rarement que les fonds excédentaires soient utilisés pour venir en aide aux réfugiés syriens. Or le PAM doit intervenir de toute urgence dans les zones de conflit telles que la Syrie, le Yémen ou l'Ukraine. En raison de la complexité des relations dans ces zones, peu d'Etats et d'entreprises souhaitent agir en qualité de donateurs. Malgré une collecte de dons conséquente, Ertharin Cousin n'a alors d'autre choix que de réduire l'aide alimentaire, comme en Syrie en septembre dernier. Le manque de flexibilité dans l'utilisation des fonds la consterne. La mission de son organisation est de lutter contre la faim, et non pas de se positionner politiquement.

La nomination d'Ertharin Cousin à la tête du PAM, la plus grande organisation humanitaire du monde comptant près de 13 '000 employés, n'est pas le fruit du hasard. Née à Chicago de parents travaillant tous deux dans le secteur social, elle connaît certes le couple Obama depuis plusieurs dizaines d'années, car tout le monde se croise dans cette ville. Mais cette juriste se distinguait déjà comme experte en matière de politique alimentaire bien avant que le couple ne devienne célèbre.

Campagne pour Bill Clinton

Après avoir réussi l'examen du barreau en 1982, Ertharin Cousin, membre du Parti démocrate, a travaillé pour diverses organisations publiques et privées dans le secteur de l'aide alimentaire. En 1994, Bill Clinton lui confie un poste au Bureau de liaison de la Maison-Blanche auprès du Département d'Etat. Elle démissionne deux ans plus tard pour diriger la campagne de réélection du tandem Clinton/Al Gore dans l'Illinois. Après sa victoire, Bill Clinton la nomme au Conseil international pour l'alimentation et le développement agricole (BIFAD), qui conseille USAID, la principale agence américaine d'aide humanitaire, sur les questions de pauvreté mondiale et de soutien à la transition vers des sociétés démocratiques soutenables.

En 2002, elle entre au conseil de surveillance de l'organisation nationale d'aide alimentaire Americas Second Harvest (l'actuelle Feeding America), dont les fonds feront plus que doubler sous son mandat. Elle fonde son cabinet de conseil – The Polk Street Group – quatre ans plus tard à Chicago, mais sa carrière de chef d'entreprise est brève: en 2009, lorsque le président Barack Obama la nomme représentante des Etats-Unis auprès de l'Organisation des Nations Unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO) et du PAM, elle transmet les rênes de l'entreprise à son fils et part pour Rome, où siègent les deux organisations.

Elle a pleinement profité des avantages attachés à son mandat: statut diplomatique, villa, voiture de fonction avec chauffeur. «Il est assez grisant d'être soudain appelée Excellence, déclare-t-elle avec beaucoup d'autodérision lors d'une interview. D'un autre côté, j'ai dû renoncer au poulet rôti – il ne se marie pas aussi bien avec l'huile d'olive – et j'ai perdu huit kilos.» Depuis sa promotion il y a trois ans au poste autrement plus passionnant et influent de directrice du PAM, il n'est plus question de privilèges diplomatiques: elle a retrouvé le statut de fonctionnaire, habite dans un immeuble et conduit elle-même sa voiture, ce qui lui permet de vraiment «vivre» à Rome. Elle fait son marché, va chez le boucher. «Je me sens bien», déclare-t-elle. Elle se rend parfois chez McDonald's, «car aucune odeur ne me rappelle autant mon pays natal».

Des solutions durables

Dans le cadre de son mandat à la tête du PAM, Ertharin Cousin s'est fixé un objectif aussi simple qu'ambitieux, auquel elle croit dur comme fer: «Je veux que la faim dans le monde soit éradiquée de mon vivant. Nous disposons des outils et des technologies nécessaires, et les pays donateurs sont fortement engagés.» L'époque où les interventions du PAM se limitaient à acheminer de la nourriture après une catastrophe naturelle ou un conflit politique, à la distribuer et à quitter les lieux est révolue.

«Autrefois, nous étions persuadés que notre action était la solution. Mais nous intervenions toujours aux mêmes endroits, aidions les mêmes gens, crise après crise», raconte Ertharin Cousin. Elle concède que les anciens programmes d'aide alimentaire auraient favorisé la position de victime des bénéficiaires, «car nous ne construisions rien de durable». Mais la mise à disposition d'outils et de formations leur permettant d'assurer rapidement leur subsistance de manière autonome a changé la donne. «Aujourd'hui, nous passons le flambeau aux gouvernements et aux communautés locales, car nous visons des stratégies à long terme. Nous nous dirigeons ainsi vers des solutions permettant de vaincre la faim dans le monde.»

Il n'est également plus question que des organisations de l'ONU telles que la FAO (spécialisée dans les projets alimentaires à long terme), le Haut-Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés, l'organisation de crédit FIDA et le PAM se critiquent mutuellement au lieu de s'allier pour trouver des solutions. «Aujourd'hui, ces organisations ne sont rien l'une sans l'autre. Le PAM peut acheter du matériel et distribuer de la nourriture, mais la formation nécessaire pour une pisciculture, une agriculture et une sylviculture durables est assurée par la FAO, tandis que l'octroi de crédits à long terme aux petits exploitants relève de la FIDA.»

Aider les femmes

La stratégie à long terme du PAM est notamment axée sur les femmes. «Nous ne pouvons pas vaincre la faim sans programmes distincts pour les femmes. Ces dernières doivent également bénéficier de meilleures conditions, qu'il s'agisse de dispositifs de formation ou d'équipements, tels que des cuisinières solaires.» Cette stratégie repose sur des raisons strictement factuelles. «En Afrique, la majorité des petits producteurs sont des femmes, précise Ertharin Cousin. Et dans les villes, ce sont également elles qui gèrent le ménage.»

Autre point important: la fourniture de matériel humanitaire et de denrées alimentaires doit impliquer des produits régionaux – s'ils sont disponibles en quantité suffisante – plutôt que des importations. La sécheresse ou les conflits ne paralysent pas toujours l'ensemble d'un pays. On reproche souvent au PAM le fait que les dons américains laissent les paysans autochtones sans ressource, ces derniers étant dans l'incapacité d'écouler leurs produits. C'est pourquoi l'organisation achète de plus en plus souvent des produits locaux aux prix en vigueur dans le pays pour assurer des programmes alimentaires destinés à des écoles ou à des villages. «Nous créons en quelque sorte un marché, car les petits producteurs doivent au final être capables de vendre durablement leurs produits sur le marché ou à leur gouvernement.»

Les acteurs privés plus flexibles

Près de 805 millions d'individus, soit un neuvième de la population mondiale, souffrent encore de malnutrition chronique. 98% d'entre eux vivent dans des pays en développement. C'est 100 millions de moins qu'il y a dix ans et 209 millions de moins qu'en 1990. Dans les pays les plus pauvres, les dépenses d'alimentation moyennes représentent de 60% à 80% du revenu disponible, tandis que dans la plupart des pays développés, elles ne comptent plus que pour 10% à 20%. Pour atteindre l'Objectif du Millénaire des Nations Unies (réduire de moitié la faim dans le monde entre 1990 et 2015), le nombre de personnes souffrant de la faim devrait s'inscrire cette année en dessous de 500 millions. Selon les pronostics, il atteindra 791 millions.

Pour la FAO, cet objectif reste réalisable. Les statistiques en la matière sont toutefois remises en question. La faim touche surtout les pays dans lesquels aucune statistique fiable sur les habitants n'est disponible. Les organisations humanitaires sont forcées de baser leurs données sur des estimations – exactes ou pas – qui peuvent également être interprétées selon les besoins. Et les organisations tributaires de dons ont besoin de réussites tangibles afin de conserver la confiance des parties prenantes. Même ses détracteurs reconnaissent qu'aucun autre programme mondial d'aide alimentaire n'est aussi efficace – de près ou de loin – que le PAM.

Pour plaisanter, certains soulignent qu'Ertharin Cousin est la seule directrice du monde à œuvrer activement à la disparition de sa propre organisation. Elle le prend probablement comme un compliment. Elle pense par ailleurs pouvoir atteindre son objectif. La réussite des programmes durables est mesurable; ce sont les crises politiques qui entravent l'action du PAM, car aucun pays ne débourse un centime pour lutter contre la faim dès lors que des régimes totalitaires entrent en jeu. «Je me tourne de plus en plus vers les acteurs privés, plus flexibles que les gouvernements», a-t-elle déclaré
récemment.