Le champ numérique

La société Climate Corporation réinvente l'agriculture. Capteurs et robots permettent d'optimiser l'utilisation de ressources. Un soutien pour les grands exploitants agricoles américains, mais aussi pour les petits fermiers d'Afrique.

Pour des milliers de cultivateurs du Midwest américain, la journée commence par un coup d'œil non pas à la fenêtre, mais à leur smartphone. Les champs y sont énumérés comme dans une liste de lecture: données météorologiques pour chaque kilomètre carré, stade de croissance des pousses de maïs ou de soja et guide utilisateur qui indique en vert, en jaune ou en rouge où l'on doit labourer, mettre de l'engrais, arroser ou récolter. Lorsque le fermier est dans son tracteur, les données du Cloud orientent l'épandage des graines, de l'engrais ou des pesticides. Sillon après sillon, ces données sont renvoyées dans le réseau.

Capteurs: les yeux et les oreilles des fermiers

Dans le monde de l'agriculture axée sur les données, un large réseau de capteurs terriens et aériens aide les fermiers à augmenter les rendements et à réduire les coûts. D'après les experts, cette «révolution des données verte» devrait bientôt permettre de nourrir neuf milliards de personnes en utilisant moins de produits chimiques, de carburant ou d'eau.

Climate Corporation fait partie des pionniers de cette agriculture algorithmique. La société est basée à San Francisco, loin des innombrables champs de céréales de l'Iowa ou de l'Indiana. Ses fondateurs sont des technologues qui souhaitent transférer le design ergonomique, les progrès en matière d'analyse de données et l'apprentissage automatique de la Silicon Valley à la ferme. Fondée en 2006, et rachetée en 2013 par le géant de l'agroalimentaire Monsanto pour 930 millions de dollars, la société a construit un dense réseau de données météorologiques pour les Etats-Unis, qu'elle enrichit sans cesse avec de nouveaux produits et services. Jeff Hamlin, présent depuis la création de la société et aujourd'hui «Director of Customer Success», explique: «Jusqu'à récemment, les agriculteurs se fiaient surtout à leur expérience et à leurs observations. Mais face à tant de variables, impossible d'avoir tous les détails en tête.» Climate Corporation veut donc traiter le flux de données de chaque parcelle afin d'aider l'agriculteur à prendre de meilleures décisions plus rapidement. Ainsi, l'entreprise va bien au-delà de l'utilisation habituelle de l'informatique dans l'agriculture, où le véhicule est guidé par GPS et où les données restent sur des ordinateurs de bord ou des clés USB au lieu d'être reliées intelligemment.

Simulations pour chaque champ

Au départ, l'entreprise rassemblait uniquement des données météorologiques afin d'assurer les sociétés de tous secteurs contre les événements inattendus tels que la pluie, la sécheresse ou le gel. Mais très vite, Jeff Hamlin a réalisé l'immense potentiel des données de l'agriculture. Aujourd'hui, Climate Corporation récolte les mesures de près d'une vingtaine de sources publiques et privées (du National Weather Service aux images satellites) et effectue environ 10'000 simulations par jour pour chaque champ américain.

Avec la version gratuite, les cultivateurs surveillent une superficie de plus de 20 millions d'hectares, soit près d'un tiers de tous les champs de maïs et de soja des Etats-Unis. Certains utilisent une version premium payante fournissant des données plus détaillées et des aides à la prise de décision pour optimiser le recours aux engrais azotés ou observer l'état d'un champ avec des photos aériennes prises à 55 mètres d'intervalle. «On identifie ainsi des problèmes qui sont indétectables en marchant simplement dans les champs», explique Jeff Hamlin, qui ne fournit néanmoins aucun chiffre concret sur l'optimisation des rendements ou la réduction des coûts.

Rencontre du hardware et du software

La vision reste toutefois ambitieuse. Outre les données des capteurs, Climate Corporation veut introduire du matériel dans les champs. Un produit appelé Precision Planting contrôle déjà l'épandage de semences et de produits chimiques dans 43 pays, de l'Argentine à la Zambie. «Lorsque hardware et software se rencontrent, on peut épandre les graines et les plants avec autant de précision que s'ils s'imprimaient dans le paysage», explique Erik Andrejko, modélisateur chez Climate CorporationLes données des champs ne servent pas uniquement à contrôler semences et récoltes, elles améliorent aussi les modèles de calcul, optimisant les prévisions météo et les phases de travail. Sur ce concept de feed-back, les entreprises technologiques telles que Google affinent sans cesse leurs méthodes de recherche ou de reconnaissance vocale. Afin d'intégrer davantage de données toujours plus variées, Climate Corporation élargit constamment son portefeuille. Les dernières acquisitions sont 640Labs de Chicago, qui permet à chaque véhicule de s'équiper d'un extracteur de données connecté, et Solum du Missouri, qui analyse des échantillons du sol dans les champs.

Le progrès est-il la solution?

L'agriculture axée sur les données n'en est qu'à ses balbutiements. Les sources d'informations et les technologies varient fortement d'un pays à l'autre et ne conviennent pas forcément aux petites exploitations d'Europe ou d'Afrique. En outre, les engins agricoles actuels sont loin d'être compatibles avec ce système connecté, et les nouveaux appareils (contrairement à l'accès aux données actuelles depuis un smartphone) seraient inabordables pour de nombreux fermiers des pays pauvres. C'est pourquoi Climate Corporation a formé une Open Ag Data Alliance afin d'atteindre des normes unifiées.

A l'instar de l'écologiste Jesse Ausubel de l'Université Rockefeller, certains experts pensent néanmoins que le progrès technique a déjà résolu le problème alimentaire de l'humanité croissante. «Les rendements peuvent encore être accrus. Nous assistons au reverdissement de la planète», déclare le chercheur. Il cite des statistiques montrant que les récoltes n'ont cessé d'augmenter aux Etats-Unis depuis 1940, tandis que les surfaces exploitées et les facteurs de production tels que les produits chimiques et l'eau ont diminué. «Il ne s'agit pas d'un phénomène américain, ces tendances se reproduiront dans divers endroits du monde au cours des décennies à venir.» Le Programme alimentaire mondial de l'ONU mise également sur l'importance croissante des données agricoles et a mis au point un système d'alerte rapide concernant la famine, appelé FEWS, ainsi qu'un réseau de capteurs météorologiques automatiques dans des pays tels que l'Ouganda.

De meilleures données grâce aux drones

L'informaticien Erik Andrejko croit au triomphe mondial de l'agriculture axée sur les données: des moissonneuses contrôlées par satellite dans le Midwest aux exploitations de subsistance en Afrique qui récupèrent des données météo ou des cours depuis un téléphone. Que manque-t-il pour atteindre cet objectif? «Je souhaite des règles claires sur l'utilisation des drones qui permettent la récupération de données plus précises, répond Erik Andrejko. Les robots ont un grand avenir.» Pendant que l'agriculteur étudie ses champs sur son smartphone, les ouvriers agricoles de demain pourraient sarcler ou pulvériser les mauvaises herbes de façon autonome et ciblée.