Michael Strobaek : «Les gens se rebelleront comme pendant la Révolution française»
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Michael Strobaek : «Les gens se rebelleront comme pendant la Révolution française»

L'être humain vit de plus en plus vieux et ce phénomène bouleverse le paysage économique et social. Michael Strobaek, Global Chief Investment Officer of Credit Suisse, évoque les aspects positifs et négatifs du vieillissement démographique.

Bulletin : Monsieur Strobaek, le vieillissement de la population est-il bon ou mauvais pour l'économie?

Michael Strobaek : Je suis connu pour avoir un langage clair, mais à cette question, je dois répondre: les deux à la fois. Le rallongement de l'espérance de vie est en soi une bénédiction. Qui ne voudrait pas vivre plus longtemps et en meilleure santé? L'économie des seniors (en anglais) est en outre une très bonne chose, nous y reviendrons certainement.

Mais?

… Mais cette évolution démographique pose des problèmes de financement. Ceux-ci sont déjà criants dans de nombreux pays industrialisés plombés par des institutions sociales ankylosées et une flexibilité insuffisante du marché du travail.

Qu'est-ce que cela signifie concrètement?

Que les institutions sociales ne seront plus en mesure de financer les retraites des seniors. Quand l'AVS a été créée en Suisse en 1948, on comptait plus de six actifs pour un retraité. Dans trente ans, ils ne seront plus que deux. Or, depuis 1948, l'espérance de vie en Suisse a augmenté de quatorze ans, mais l'âge du départ à la retraite est resté figé à 65 ans.

Votre conclusion?

Si nous vivons plus longtemps, alors nous pouvons et nous devons aussi travailler plus longtemps. Bien entendu, tous les métiers ne conviennent pas à des personnes au-delà d'un certain âge, mais je suis convaincu que les emplois, peut-être moins bien rémunérés, ne manqueront pas. Mais il y a autre chose.

Quoi donc?

Le principal problème n'est pas le vieillissement, qui est inéluctable. Les sociétés modernes souffrent de leur natalité en berne! Les gens ne veulent pas d'enfant, sinon un ou deux.

De même, avoir un père qui se charge de la garde des enfants ne semble pas encore entré dans les mœurs.

Michael Strobaek

Pour quelle raison?

J'ai trois enfants, je peux donc vous répondre en connaissance de cause: je sais combien il est compliqué et onéreux d'avoir une famille nombreuse en Suisse. C'est un vrai problème.

Qu'est-ce qui doit changer?

Mettez-vous à la place d'une mère de famille qui recherche un poste dans une grande entreprise lui permettant de jongler avec la garde de son enfant. C'est une gageure! L'école renvoie l'enfant à la maison en plein milieu de la journée.

C'est un sujet qui vous préoccupe.

Le message n'est pas entendu sur le plan politique: on se refuse à réfléchir à la manière de créer des emplois favorables aux parents avec enfants et de faciliter le retour des femmes sur le marché du travail. Des places de crèche et des écoles à journée continue sont nécessaires, mais le fait qu'un salarié aille chercher son enfant à l'école à 16 heures doit aussi être socialement accepté. De même, avoir un père qui se charge de la garde des enfants ne semble pas encore entré dans les mœurs.

Bilan?

Si l'on met l'immigration de côté, il reste peu de moyens, ne serait-ce que pour stabiliser la population active et donc les assurances sociales. Pour résumer: faire plus d'enfants, concilier famille et travail et retarder l'âge de la retraite. C'est la seule formule possible.

Le mieux serait probablement de lier d'une façon ou d'une autre l'âge de la retraite à l'espérance de vie et à la croissance. économique.

Michael Strobaek

Quel serait pour vous un âge de départ à la retraite réaliste?

C'est difficile à dire et cela dépend du pays concerné. Au Japon, pays qui détient le record mondial de la longévité, l'âge moyen de départ à la retraite effectif des hommes est de 69 ans aujourd'hui. Et l'on débat déjà de la possibilité de porter l'âge à partir duquel on peut officiellement parler de «retraité» à 75 ans. De manière générale, le mieux serait probablement de lier d'une façon ou d'une autre l'âge de la retraite à l'espérance de vie et à la croissance économique.

Vous avez mentionné les effets positifs du vieillissement de la population sur l'économie. Quels sont-ils exactement?

Les baby-boomers, qui atteignent aujourd'hui l'âge de la retraite, sont la génération la plus aisée de l'histoire et la catégorie de consommateurs qui croît le plus vite à l'échelle mondiale. Ils vont transformer la structure de la demande. Lorsqu'ils dépensent leur fortune, c'est l'économie qui en profite.

Le vieillissement démographique constitue l'un des plus grands défis pour la démocratie moderne.

Michael Strobaek

Quelles branches seront les gagnantes?

Les secteurs de la santé, les solutions de logements avec assistance et, plus généralement, les produits et services qui ciblent les personnes âgées. Le besoin de sécurité est accru. De nombreux retraités peuvent aujourd'hui entreprendre les voyages ou les activités de loisirs qu'ils avaient dû mettre de côté jusqu'ici. Les fournisseurs de produits de fitness et de beauté et les fabricants de compléments alimentaires devraient tirer parti du souhait des seniors de mener une vie active et de prendre soin de leur apparence. La demande de solutions d'assurance-vie et de gestion de fortune va s'amplifier. C'est un phénomène que nous avons synthétisé dans notre Super-tendance l'«Économie des seniors» (en anglais).

L'âge moyen de la population augmentant, les sociétés occidentales auront-elles tendance à devenir plus conservatrices et plus prudentes?

Oui, je le pense. Le vieillissement démographique constitue l'un des plus grands défis pour la démocratie moderne. Lors des élections ou des votations, les seniors – comme toutes les autres tranches d'âge – se décident dans le sens de leurs propres intérêts, avant l'intérêt général ou national. Ils souhaitent, comme je l'ai souligné précédemment, consolider le système de santé, renforcer l'assistance aux personnes âgées et garantir la sécurité publique. Dès 2025, l'âge médian des votants sera de 60 ans.

Pourquoi est-ce un problème?

Un groupe de la population peut parvenir à imposer tous ses intérêts, mais en laissant les autres payer. On ne peut pas faire apparaître comme par magie l'argent nécessaire à la satisfaction de ces intérêts: tôt ou tard, il manquera. Margaret Thatcher, premier ministre britannique à la tête de plusieurs gouvernements successifs, avait résumé le problème ainsi: «The problem with socialism is that you eventually run out of other people's money.» [«Le problème avec le socialisme, c'est que, tôt ou tard, vous êtes à court de l'argent des autres», NDLR.]

Nous vivons donc aux frais des jeunes?

Exactement. Aujourd'hui déjà, les prestations d'assurance promises dépassent les recettes. Le niveau trop élevé du taux de conversion et du taux d'intérêt technique conduit à une redistribution entre les générations. Selon l'étude sur les caisses de pension du Credit Suisse, chaque année, 5,3 milliards de francs sont ainsi redistribués, soit 1300 francs par actif et par an. Il s'agit d'une redistribution cachée au sein de la prévoyance professionnelle – le Conseil fédéral parle même de «redistribution illégale».

De nombreuses personnes arrivent à la retraite avec une épargne trop maigre.

Michael Strobaek

La réduction du taux de conversion de 6,8% à 6% soumise à la votation sur la prévoyance vieillesse 2020 a en outre été rejetée.

Nos calculs montrent que si l'âge de la retraite n'est pas relevé, même un taux de 6% serait trop important.

La prévoyance individuelle prend donc de l'importance?

Oui. De nombreuses personnes arrivent à la retraite avec une épargne trop maigre. S'il leur arrive quelque chose, l'État – c'est-à-dire le contribuable – doit intervenir. Il ressort également de notre étude que les personnes à plus faibles revenus peinent à se constituer une épargne individuelle. Pour elles, l'AVS, la rente de l'État, demeure donc capitale. Même dans la Suisse prospère, beaucoup ne disposent pas de ressources suffisantes pour être à l'abri du besoin – il va sans dire que la situation est bien plus dramatique dans d'autres pays.

Arrivés à l'âge de 65 ans, combien doit-on avoir épargné pour parvenir à joindre les deux bouts sans difficulté?

Cela dépend avant tout de vos prétentions, de votre lieu de vie et du montant de votre loyer. Prenons le cas d'un couple de classe moyenne qui loue un logement en agglomération pour 2000 francs par mois et dont les enfants sont déjà indépendants. Mon estimation: 5000 à 6000 francs par mois.

6000 francs par mois pour une durée de vie restante de vingt ans, cela revient à 1,44 million de francs. Comment y parvient-on?

En épargnant autant que possible dans le 2e pilier.

L'évolution technologique, la robotisation et l'automatisation vont changer nos vies et nos métiers d'une manière inimaginable dans les vingt-cinq prochaines années. Les personnes âgées en profiteront.

Michael Strobaek

Pourquoi est-ce mieux que de placer soi-même son argent?

Parce que les versements aux caisses de pension sont fiscalement déductibles, ce qui est très avantageux. Et l'argent étant déduit du salaire, on n'est pas tenté de le dépenser. Il devrait toutefois être encore plus simple de choisir soi-même la stratégie de placement pour la part surobligatoire. Puis-je soulever un autre thème qui peut être crucial pour notre avenir?

Je vous en prie.

L'évolution technologique, la robotisation et l'automatisation vont changer nos vies et nos métiers d'une manière inimaginable dans les vingt-cinq prochaines années. Les personnes âgées en profiteront. Il sera possible de remplacer des parties du corps, voire des organes entiers. Les robots sont la solution au problème du soin et de l'assistance aux personnes âgées.

Cette évolution rendra également le travail humain superflu. Le plein-emploi sera-t-il encore possible?

Non. Le grand thème de l'avenir, c'est que des millions de personnes se retrouveront sans emploi.

Que ferons-nous alors?

Nous devrons subvenir aux besoins de ces personnes.

Grâce à une sorte de revenu universel?

Tout à fait, sinon les gens se rebelleront comme pendant la Révolution française, lorsqu'ils ont traîné la noblesse jusqu'à la guillotine place de la Concorde.

Les structures du monde du travail devront être remplacées par des structures individuelles librement choisies.

Michael Strobaek

Qui devra le financer?

Les contribuables, mais la question, c'est: quel est l'objet fiscal? Bill Gates propose de créer une taxe sur les robots pour remplacer l'impôt sur le revenu et les contributions sociales supprimés par l'automatisation. La réponse à cette question, nous devons encore la trouver en tant que société.

Le travail est un pourvoyeur de sens et structure notre identité. Que feront ceux qui n'auront plus d'emploi?

C'est là le défi. Les structures du monde du travail devront être remplacées par des structures individuelles librement choisies. Les incitations externes laisseront place à des sources de motivation intrinsèques – chacun aura déjà fait l'expérience des difficultés associées. Les personnes dont la sécurité matérielle sera assurée pourront, par exemple, s'engager dans l'assistance aux personnes âgées ou la garde d'enfants.

Vous avez trois jeunes enfants. Que leur conseillerez-vous pour réussir professionnellement?

Même si c'est un lieu commun: le plus important est d'avoir une bonne formation. Tôt ou tard, les jeunes doivent se spécialiser et développer une compétence clé, sans quoi ils se feront dépasser par l'automatisation. Enfin, je conseillerai à mes enfants d'aller en Asie pour apprendre le mandarin et observer le monde de là-bas: l'Occident n'aura plus la suprématie et l'anglais ne sera plus la première langue mondiale.

Daniel Ammann, journaliste
Simon Brunner, journaliste
Cyrill Matter, photographe