Une approche novatrice de l'aide au développement
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Une approche novatrice de l'aide au développement

L'économiste Abhijit Banerjee et son épouse Esther Duflo ont révolutionné l'aide au développement: ils ont été les premiers à déployer des études de terrain comparatives pour déterminer ce qui fonctionne et ce qui ne fonctionne pas.

Monsieur Banerjee, votre livre «Poor Economics» publié en 2011 (Repenser la pauvreté, traduction française parue en 2012) a eu un fort écho dans le monde, car vous abordez l'aide au développement de manière expérimentale.

Pour savoir ce qui fonctionne, des études de terrain comparatives sont indispensables: nous avons donc comparé sur une longue période des groupes de population ayant reçu une aide à d'autres n'en ayant pas – ou peu – reçue. Voilà notre principale contribution. Nous avons ainsi pu identifier les mesures efficaces sans bouleverser l'ensemble du système. Nous ne prétendons pas détenir la clé qui résoudra tous les problèmes, mais montrons plutôt comment agir de manière utile; pas à pas, dans les limites existantes. Il convient en premier lieu de définir le problème, un exercice fastidieux qui exige beaucoup de patience.

En quoi consiste une aide au développement efficace?

Nous avons constitué un paquet pour les plus démunis et leur avons fourni des biens productifs, comme du bétail, mais aussi des formations professionnelles, l'accès à un compte d'épargne et un soutien financier à la consommation à court terme. En seulement trois ans, la famine a reculé par rapport au groupe n'ayant reçu aucun soutien. Le revenu, le taux d'épargne, la consommation et le niveau de vie ont tous progressé. Et ce résultat se vérifie partout, en Éthiopie, en Inde ou au Pérou. Dix ans plus tard, nous pouvons affirmer que ce programme fonctionne durablement.

L'éducation est-elle réellement la clé du développement?

Si l'on compare les individus et non les pays, on constate que l'éducation améliore aussi bien les revenus que la qualité de vie. Mais nous avons aussi découvert que les niveaux d'apprentissage dans les pays laissent souvent à désirer malgré des taux de scolarisation élevés.

Pourquoi?

Cela tient principalement à un programme d'enseignement trop ambitieux, uniforme et formalisé qui n'intègre pas les lacunes individuelles. Nous avons donc développé le programme TaRL – «Teaching at the Right Level» [Enseigner au bon niveau (EaBN), NDLR.]. L'idée de base est de regrouper les enfants selon leur niveau d'apprentissage et d'identifier leurs lacunes individuelles.

Avez-vous un exemple concret?

Prenons un élève qui a du mal avec les soustractions, alors qu'il devrait les maîtriser. Il faut d'abord déceler les lacunes avant de pouvoir les combler. Nous avons procédé ainsi à plusieurs endroits au Ghana et en Inde, et après seulement 50 jours de cours intensifs, les élèves les plus faibles ont réussi à se hisser aux niveaux les plus élevés dans une matière. Nous pouvons ainsi permettre à chaque enfant de bien acquérir les compétences scolaires de base.

Les plus pauvres peuvent s'affranchir de la pauvreté.

Que répondriez-vous au président d'un pays pauvre qui vous demanderait comment il peut améliorer la vie de ses citoyens?

Trouvez où vous pouvez récolter les fruits les plus accessibles, c'est-à-dire quelles mesures ont un impact fort en mobilisant peu de moyens. Cela varie d'un pays à l'autre. Il peut s'agir du système scolaire, ou bien de la santé ou encore de l'accès aux crédits. J'essaierais ensuite de le convaincre d'investir suffisamment dans des services de qualité pour les plus démunis, notamment en matière d'accès peu onéreux à de bonnes écoles, de soins médicaux préventifs et d'hôpitaux.

Un revenu de base inconditionnel pourrait-il constituer une solution simple pour les pays pauvres?

Oui, à condition qu'il responsabilise les personnes et leur permette de prendre leur vie en main. Mais certaines pourraient aussi consentir à moins d'efforts si elles reçoivent de l'argent. Nous avons lancé une grande expérimentation à ce sujet au Kenya: 6000 personnes issues de 40 villages recevront 23 dollars par mois au cours des 12 prochaines années. Cela correspond à peu près au seuil d'extrême pauvreté. Nous les comparons avec deux groupes de contrôle; l'un recevra de l'argent pendant deux ans seulement, l'autre rien du tout. Nous pourrons ainsi déterminer si le revenu de base inconditionnel peut être une solution.

Le sens et la finalité de l'aide au développement sont régulièrement remis en question. Quelle est la plus grave erreur commise par le secteur, qui cherche pourtant à bien faire?

L'excès de confiance dans sa propre intuition est fréquent. Je rencontre souvent des experts du développement qui affirment connaître parfaitement la cause de la pauvreté et la solution à mettre en œuvre. Je leur demande toujours d'où ils tiennent cette certitude et quels sont les faits et les preuves. La réponse est rarement convaincante.

Quelle est la plus grande méprise des pays riches concernant les populations des pays pauvres?

C'est de croire que les plus pauvres dans le monde n'ont pas le choix, ou sont culturellement incapables d'améliorer leurs conditions de vie. C'est également l'objectif de nos expériences: démontrer que les plus pauvres peuvent, avec l'aide adéquate, s'affranchir de la pauvreté.