Économie suisse: les PME font face à une mutation structurelle rapide

«Les PME face à une mutation structurelle accélérée»

La crise du coronavirus s’est emparée de l’économie suisse avec une rapidité sans précédent. Comment les PME peuvent-elles tenir le rythme de la mutation structurelle accélérée? C’est ce qu’expliquent Sara Carnazzi Weber et Pascal Zumbühl, les auteurs de l’Étude PME 2020 du Credit Suisse.

Madame Carnazzi Weber, Monsieur Zumbühl, quels changements intervenant dans les besoins des consommateurs les PME suisses doivent-elles prendre en compte pendant cette crise sanitaire et au-delà?

Sara Carnazzi Weber*: La crise du coronavirus et les mesures restrictives qui y sont liées ont bouleversé beaucoup de choses dans notre quotidien, mais aussi dans l’économie. Si certains changements sont très probablement temporaires, d’autres pourraient avoir un impact durable sur les besoins de la population, par exemple, le fait que nous ayons surmonté certaines inhibitions dans l’utilisation des technologies numériques. Les gens travaillent à domicile, font moins de voyages d’affaires et achètent plus souvent en ligne.

Pascal Zumbühl*: On relève également avec intérêt qu’en raison des restrictions de la liberté de mouvement, les émissions de CO2 ont diminué dans le monde entier. Ce facteur pourrait avoir sensibilisé davantage les consommateurs aux répercussions de leurs propres actions sur le changement climatique. Par conséquent, la durabilité environnementale est également susceptible de revêtir une importance croissante pour de nombreuses entreprises.

S’agit-il à votre avis des principales tendances résultant de la crise sanitaire?

Sara Carnazzi Weber: À mon avis, il serait plus exact de dire que la crise les a accélérées. Ce n’est pas la pandémie qui a causé les bouleversements que nous avons connus. Elle a plutôt agi comme un catalyseur sur les tendances existantes. La numérisation, les modèles de travail flexibles, le souci d’accroître la durabilité et le ralentissement de la mondialisation existaient auparavant. Mais la crise sanitaire a précipité les étapes suivantes de leur évolution.

L’environnement semble donc bien difficile pour les PME. Comment doivent-elles réagir dans cette situation?

Sara Carnazzi Weber: Il appartient à chaque PME d’évaluer ce que ces changements signifient pour son propre secteur d’activité, de déterminer où elle doit adapter ses produits ou sa gamme de services et de s’approprier éventuellement de nouveaux canaux de distribution. Il est important qu’elle se concentre sur les besoins actuels des consommateurs, mais aussi qu’elle anticipe ceux qu’ils auront à l’avenir.

Tous ces aspects sont naturellement très spécifiques à chaque PME. Il y a néanmoins une chose que toutes les entreprises seraient bien avisées de faire: accroître leur niveau de numérisation. À cet égard, elles doivent voir au-delà du traitement numérique des processus habituels et, dans la mesure du possible, développer de nouveaux domaines d’application tels que l’analyse des données ou l’intelligence artificielle.

L’étude sur les PME 2020 met en évidence que depuis le début de la crise du coronavirus, près d’une PME sur deux a adapté son modèle commercial aux changements de contexte. Quelles sont ces nouvelles orientations?

Pascal Zumbühl: Il n’y a pas de réponse générale à cette question, car les restrictions ont affecté les entreprises à des degrés divers et donc exigé des ajustements très variables:

Les établissements de restauration et le secteur de l’événementiel, par exemple, ont été directement affectés par les fermetures. Pour pouvoir quand même générer du chiffre d’affaires, les restaurants ont proposé des services de livraison. Les organisateurs du Festival folklorique international Berne-Gurten (Gurtenfestival) ont même adapté l’intégralité de leur gamme de services et mis en place un centre de dépistage du COVID-19.

La branche du tourisme a été particulièrement affectée elle aussi, notamment par la faiblesse de la demande étrangère. Pour élargir son rayon d’action, Suisse Tourisme a lancé une campagne visant principalement à inciter les touristes suisses et européens à se rendre dans nos montagnes et nos villes.

Les détaillants ont essayé de manière accrue d’entrer en contact avec les clients via les canaux en ligne. Et dans le secteur des importations, bon nombre d’entreprises industrielles ont révisé leurs chaînes de création de valeur et opéré des ajustements, par exemple une diversification des fournisseurs d’intrants, la gestion en interne d’activités précédemment externalisées ou encore une augmentation des stocks.

À votre avis, quels sont les modèles commerciaux qui ont le plus de chances de sortir victorieux de la crise et de bien performer à l’avenir?

Pascal Zumbühl: Les entreprises qui se sont déjà axées sur les grandes tendances de notre époque avant la pandémie sont naturellement avantagées aujourd’hui. Parmi les facteurs de réussite figurent bien sûr les investissements dans le domaine de la numérisation. Les futurologues estiment que le marché du travail subira demain des bouleversements majeurs liés à des technologies perturbatrices. Ainsi, ceux qui sont capables de s’adapter à un environnement de marché en rapide évolution auront une longueur d’avance à l’avenir également.

Ceux qui tiennent compte des tendances suffisamment tôt auront de meilleures chances de s’imposer à long terme.

Pascal Zumbühl, co-auteur de l’étude PME.

Pendant le confinement du printemps, la Confédération a soutenu les entreprises en leur fournissant des garanties de crédit. Y a-t-il, selon vous, un risque que l’État puisse freiner les changements structurels de l’économie en mettant en place un nouveau bouclier financier?

Sara Carnazzi Weber: À la différence de ce que l’on pensait lors de la première vague de contagion, il est devenu évident, avec la seconde vague, qu’il faudrait du temps pour sortir de la pandémie. Nous pensons donc que l’État ciblera davantage son soutien financier à l’avenir. Les PME qui souffrent des restrictions imposées mais qui sont encore viables à long terme devraient continuer à recevoir des aides. En revanche, celles qui n’auront pas de perspectives à l’issue de la crise en raison de changements structurels durables seront moins susceptibles de bénéficier d’un soutien. Du point de vue de l’économie nationale, il n’est en effet pas judicieux d’injecter des ressources financières là où elles seront perdues en fin de compte.

Quelles qualités doivent posséder les entrepreneuses et les entrepreneurs pour surmonter la crise?

Sara Carnazzi Weber: Dans le cadre de l’enquête menée auprès des PME, plus de la moitié d’entre elles ont déclaré que la flexibilité était la qualité la plus importante pour survivre en temps de crise. Près de 20% des sondés ont estimé quant à eux que l’expérience était l’élément déterminant. J’imagine très bien que ces deux qualités vont de pair. Combinée avec la flexibilité, l’expérience acquise dans le propre domaine d’activité ou lors de crises précédentes permet à une entreprise de bien réagir à une situation comme celle que nous vivons actuellement.

Pourquoi est-il si important pour un entrepreneur d’être flexible?

Pascal Zumbühl: La flexibilité aide les entreprises à s’adapter rapidement à l’évolution des conditions, à se réinventer et à poser les jalons de leur croissance future. De cette façon, il est possible de limiter les répercussions négatives du COVID-19. Exemple: bien des entreprises ont vu leur chiffre d’affaires chuter en raison de la pandémie, mais la plupart ont dû continuer à payer des frais tels que les loyers. Celles qui ont réussi à s’adapter rapidement au nouveau contexte n’ont pas dû piocher trop fortement dans leurs réserves de liquidités pour faire face à la crise, de sorte qu’elles disposeront peut-être aussi de davantage de ressources financières pour réaliser des investissements dans le futur.

La crise sanitaire n’est pas forcément synonyme de déclin pour les PME suisses, elle peut aussi être source de renouveau et de croissance. Pouvez-vous donner un exemple encourageant à cet égard?

Pascal Zumbühl: Dans le cadre de l’étude sur les PME, nous avons demandé à quatre CEO comment ils surmontaient la crise. L’entretien avec celui de la société «livet» m’a particulièrement frappé. Cette start-up bernoise produit des tests rapides pour diagnostiquer les troubles respiratoires chez les chevaux. En mars, au début de la pandémie, elle a décidé de s’adapter aux nouvelles conditions du marché. Depuis lors, elle exploite sa connaissance des maladies infectieuses dans les diagnostics vétérinaires pour produire des tests de dépistage rapide du COVID-19 pour les humains. Cette démarche courageuse a été récompensée par une grande croissance.

Une solution innovante pour un problème d’actualité. Les PME suisses se distinguent-elles particulièrement par leur capacité d’innovation et leurs activités tournées vers l’avenir?

Sara Carnazzi Weber: Les entreprises suisses ont toujours été confrontées à un manque de matières premières et à des coûts de production élevés. Au fil du temps, cette difficulté les a constamment incitées à affirmer leur compétitivité internationale au moyen de l’innovation et de la qualité.

En rétrospective, on constate par exemple que les PME helvétiques sont souvent ressorties plus fortes des phases d’appréciation du franc suisse, car elles doivent régulièrement gérer ce type de situation et élaborer des concepts pour y faire face. Parallèlement, la Confédération helvétique tend à agir avec plus de circonspection que d’autres pays, de sorte que les entreprises savent qu’elles doivent faire preuve de responsabilité.

En savoir plus sur le changement structurel et sur la manière dont votre PME peut se préparer à affronter le nouvel environnement.

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