« Chacun doit assumer sa part de responsabilité »
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« Chacun doit assumer sa part de responsabilité »

L'entrepreneur et mécène Jobst Wagner s'inquiète pour l'économie et la société civile suisses, aussi récompense-t-il les idées judicieuses pour le pays.

M. Wagner, votre entreprise compte environ 20 000 employés. Le chômage a occupé la première place du Baromètre des préoccupations du Credit Suisse pendant de nombreuses années et est cinquième du classement depuis 2018. Comment l'expliquez-vous ?

Des études ont montré que la perte d'un emploi générait un stress émotionnel plus aigu que le diagnostic d'une maladie grave chez un parent ou l'annonce d'une grossesse, par exemple. Il est donc compréhensible de redouter cet événement traumatisant. La légère redescente dans le classement peut sans doute s'expliquer par le taux de chômage actuellement très bas en Suisse, bien que mon avis sur le sujet soit partagé.

C'est-à-dire ?

La sécurité de l'emploi est une excellente chose, mais les entreprises souffrent beaucoup de la pénurie de personnel qualifi é. Même si nous en formons nous-mêmes, nous manquons cruellement de techniciens et d'ingénieurs. Il nous manque du personnel pour réaliser des projets importants, dans le secteur de la numérisation par exemple.

Pourtant les sondés se disent très satisfaits de la situation économique malgré le franc suisse fort, la multiplication des barrières commerciales et le manque de personnel déjà évoqué.

C'est grâce aux entreprises qui ont tout fait pour augmenter leur compétitivité, leur efficacité et leur capacité d'innovation ces dernières années. Mais attention, la limite est atteinte !

À quel point ?

La situation actuelle exige des mesures urgentes de soutien à l'économie, comme la baisse des taxes et la levée de réglementations inutiles et coûteuses. Pourtant, c'est le contraire qui se produit : le cadre réglementaire ne cesse de se dégrader et de mettre à mal un marché du travail prétendument déréglementé. Et il semblerait que ce ne soit pas près de s'arrêter. La réputation de la Suisse repose sur sa prévisibilité, mais les négociations avec l'Union européenne sont au point mort, l'initiative populaire relative à l'impôt sur les successions, rejetée en 2015, voulait anéantir l'interdiction d'un impôt rétro actif, et de nouveaux régimes fiscaux de l'OCDE pourraient amener certaines entreprises à ne plus être taxées uniquement là où elles créent de la valeur. L'instabilité monte.

Ce tableau n'est-il pas un peu alarmiste ?

Les investissements directs étrangers et les implantations d'entreprises étrangères diminuent, pas l'inverse. Cela devrait nous faire réfléchir. Les ventes suisses chutent en matière de pièces automobiles, mais la chimie, l'industrie des machines et la finance sont également sous pression. Il y a bien sûr des exceptions comme la construction, l'immobilier, l'industrie pharmaceutique, l'informatique ou encore l'administration, mais la situation est tendue dans la plupart des secteurs.

Malgré leur confiance en l'économie, 41% des sondés estiment qu'elle échoue souvent sur des enjeux majeurs. Ils n'étaient que 23% en 2017. Pourquoi cette hausse ?

Nous, les dirigeants d'entreprise, devons faire notre autocritique et admettre que nous reconnaissons trop rarement nos erreurs. Mais nous vivons aussi à une époque d'incertitudes, d'instabilité politique dans de nombreux pays et de montée du populisme. Beaucoup de citoyens ont le sentiment désagréable de perdre le contrôle au profit des puissants, quels qu'ils soient.

Cet élément se retrouve dans la confiance accordée aux politiques. Parmi les sondés, 46% trouvent que ces derniers échouent souvent sur des enjeux majeurs.

Les partis traditionnels ne regardent pas la réalité en face, ce qui fait le lit des mouvances populistes. J'aimerais qu'ils fassent preuve de plus de leadership. Le Conseil fédéral, par exemple, n'a pas d'avis univoque sur le contenu du projet d'accord institutionnel pourtant négocié pendant quatre ans avec l'UE. Et il n'explique pas quelles sont les options. Idem sur les retraites : les politiques ne disent pas les choses telles qu'elles sont, à savoir : si nous vivons plus vieux, nous devons travailler plus longtemps. En agissant ainsi, ils se décrédibilisent. Mais votre question me dérange.

Pourquoi cela ?

On ne devrait pas séparer économie et politique. Rien ne sert de se renvoyer la faute, nous sommes tous dans le même bateau. Nous devons tous remplir nos obligations sociales.

En appelez-vous à la société civile ?

Oui. Chacun doit assumer sa part de responsabilité et se demander s'il vote, s'il est membre d'une association, s'il aide les personnes défavorisées, etc. Ma contribution personnelle, c'est la fondation StrategieDialog21, qui oeuvre pour une Suisse ouverte, innovante, courageuse et libérale grâce à son réseau dense aux très nombreuses composantes. Nous favorisons un dialogue constructif, essentiel à la démocratie directe.

Quelle forme cela prend-il ?

Challenge21, tout d'abord, permet à des entrepreneurs novices ou confirmés d'échanger sur les défi s du monde actuel. L'édition 2019 était dédiée à l'intelligence artificielle. Le concours national « Château des idées », ensuite, ouvert à tous, récompense des projets innovants pour la Suisse. Le finaliste gagne un rendez-vous avec les secrétaires généraux de tous les partis politiques majeurs du pays, et de nombreux membres du Conseil national et du Conseil des États assistent à la remise des prix. Nous soutenons également des projets d'études et de livres. Enfin, « 5vor12 », un partenariat avec le Swiss Venture Club, cherche des solutions concrètes aux problèmes de bureaucratie. « 5vor12 » récompense les « bonnes lois ».

De quoi s'agit-il ?

De lois qui ne freinent pas, mais poussent à agir et font confiance aux citoyens. On parle de nudging. Des lois utiles et n'entraînant pas de coûts excessifs. L'idéal serait d'en abroger certaines, mais la Suisse manque de volonté politique pour aller plus loin dans la dérégulation.